Fin novembre 2014, Dave Sinardet, professeur en Sciences Politiques à la VUB et à l’Université Saint Louis, publiait, dans la presse flamande et francophone, une carte blanche intitulée Ces si chères voitures de société. Qui fit grand bruit, particulièrement au nord du pays. Il y remarquait que, dans les débats sur les réformes fiscales, un tabou semblait demeurer intangible: les voitures de société. Et plaidait pour une suppression du régime fiscal de faveur dont elles jouissent, et pour un allègement parallèle de la fiscalité sur le travail.

Le paradox énorme
« De fait, cette tribune a fait du bruit, signe que le sujet est très sensible », confirme-t-il. « J’ai, en fait, relevé un paradoxe énorme au sein du récent “tax shift”: tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut réduire les voitures de société, mais la nouvelle fiscalité incite encore plus à leur utilisation. »

 

Tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut réduire les voitures de société, mais la nouvelle fiscalité incite encore plus à leur utilisation – Dave Sinardet

 

Numéro 3 du monde
Ce système a, en fait, été mis au point pour contourner les charges trop hautes sur le prix du travail. En résumé: donner une voiture coûte moins cher qu’accorder une augmentation de salaire en cours de carrière, ou de payer plus cher un nouvel arrivant dans une entreprise. Cet avantage, glané par l’intermédiaire de la concertation sociale, est comparable aux chèques-repas ou aux chèques-éco. Et la Belgique tient deux records en la matière. 40 % des véhicules sur nos routes sont des voitures de société, ce qui nous place dans le trio de tête mondial. Et 50 % des cadres juniors reçoivent un véhicule dès la signature de leur contrat… alors que la moyenne mondiale plafonne à… 16 %.

Un cercle vicieux
Le point positif est évidemment limpide: l’employeur n’ouvre pas trop son portefeuille, et l’employé bénéficie d’un véhicule. Il a aussi été souvent répété que ce système boostait les investissements dans notre pays. « Mais ce n’est plus tout-à-fait vrai », insiste Dave Sinardet. « Un nombre croissant de grands patrons ne veulent plus s’installer en Belgique. Car notre mobilité se révèle de plus en plus problématique… justement en grande partie à cause des voitures de société qui inondent nos routes. C’est un cercle vicieux dont, à mon avis, on ne sortira qu’en repensant complètement notre modèle. » Et il y a du travail.

Effets sur l’environnement
Effectivement, la Belgique est le pays de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economique) où l’on subsidie le plus les voitures de société. L’organisation se montre d’ailleurs très critique envers notre système: « Ce type d’avantage n’incite pas les citoyens belges à habiter plus près de leur lieu de travail. Ce qui pèse sur la mobilité, tant pour les personnes que pour le transport de marchandises », explique Kurt Van Dender, fiscaliste et chef du département Taxe et Environnement à l’OCDE. Il pointe aussi les effets néfastes du système sur l’environnement: « S’attaquer à la réduction des subsides alloués au transport, en particulier le généreux système en vigueur pour les voitures de société, pourrait aider à faire diminuer les émissions de gaz à effet de serre. C’est aussi simple que ça. »

 

Ce type d’avantage, les voitures de mobilité, n’incite pas les citoyens belges à habiter plus près de leur lieu de travail – Kurt Van Dender

 

Le débat est lancé
Et l’OCDE n’est pas la seule à donner de la voix. La Commission Européenne lui a récemment emboité le pas, étrillant, elle aussi, cette particularité très belgo-belge. « Mais, là encore, nous baignons en pleine hypocrisie », détaille Sinardet. « Dès qu’il y a une mauvaise nouvelle à faire passer dans n’importe quel secteur, nos politiques se dédouanent souvent. En disant qu’ils n’y sont pour rien, parce que cette conduite leur serait dictée par l’Europe. » Un peu facile, surtout, quand à l’inverse, plus personne ne cite les institutions européennes lorsque l’Europe nous pointe comme les mauvais élèves. « C’est de l’aveuglement volontaire » analyse-t-il.

Avoir le choix
Une partie de la solution consisterait, sans doute, à proposer systématiquement aux employés le choix entre un véhicule et un abonnement très large aux transports en commun. « Cela se fait de plus en plus », continue Dave Sinardet. « Ce n’est toutefois pas encore le cas partout. Mais le débat est en tout cas lancé. » Preuve que la problématique de la voiture de société est carrément devenu une question de… société.