Grâce à nos sens, nous pouvons voir, entendre et goûter le monde qui nous entoure. Privé de l’un d’entre eux, c’est toute notre perception de la réalité qui s’en trouve modifiée. Quelles sont les conséquences du handicap sensoriel? Comment s’en préserver?

 

Dr. Frédéric Sutto Ophtalmologue

La perte du sens qui relève de votre spécialité peut-elle engendrer d’autres difficultés de perception?
« Un des exemples les plus simples est le mal de mer: les informations perçues par l’œil ne sont pas correctement perçues par l’oreille. Le dysfonctionnement entre les deux provoque un malaise. Si l’un des sens est perturbé, ou lésé, il est possible de ressentir des difficultés au niveau de l’équilibre, des vertiges ou autres. Néanmoins, ce qui est bien fait au niveau du corps humain, c’est que lorsqu’on perd un sens, les autres, souvent, s’intensifient. Ils compensent, en quelque sorte. Par exemple, certaines personnes mal ou non voyantes ont appris à se guider grâce à l’écholocalisation, comme les chauves-souris. D’autres ont acquis des compétences tactiles qu’elles n’auraient pas développées sans la perte de la vision.»

La perte de ce sens doit-elle être considérée comme une sonnette d’alarme?
« La difficulté, c’est que la sonnette d’alarme devrait être déclenchée avant même la perte de la vision. Lors d’un glaucome, par exemple, qui est une maladie dégénérative du nerf optique, la personne ne se rend pas compte qu’elle perd la vue, et lorsqu’elle l’a perdue, il est déjà trop tard. Au quotidien, on est habitué à s’adapter et la vue est un sens qui parvient à bien compenser. Ce n’est que lorsqu’il n’arrive plus à compenser que les véritables problèmes apparaissent. Dès qu’il y a une perte de vision plus ou moins intense, même temporaire, il faut chercher à comprendre le problème afin d’éviter qu’il ne grandisse. Plus vite on réagit, plus on limite les dégâts, et plus les possibilités de traitement sont élevées. »

Existe-t-il des remèdes pour lutter contre la perte de ce sens?
« Le meilleur remède est l’apprentissage, c’est pourquoi les campagnes de sensibilisation sont essentielles. Souvent, les personnes se rendent directement chez l’opticien pour des tests de vue ou pour changer de paire de lunettes. C’est bien, mais le souci est que, dans cette perspective, seul l’aspect physique, optique de l’œil, est pris en compte. Et non l’aspect médical. Or, l’œil fait partie intégrante du corps dans son ensemble, c’est un organe et il doit être évalué comme tel. Il est donc important de sensibiliser la population au fait qu’elle doit procéder à des contrôles ophtalmologiques réguliers, en cabinet ou à l’hôpital. Et surtout, ne pas tarder à consulter dès l’apparition d’une anomalie. »

 

Dr. Sophie Dammous Médecin spécialiste en stomatologie, chirurgie orale et maxillo-faciale

La perte du sens qui relève de votre spécialité peut-elle engendrer d’autres difficultés de perception?
« Les pertes de goût et d’olfaction peuvent être liées. Mais c’est plutôt dans l’autre sens que cela se produit: la perte de l’olfaction peut donner une sensation de perte de goût. En cas de rhume ou de grippe, le patient a l’impression de ne plus goûter les aliments. Pourtant, ce ne sont pas les mêmes molécules qui stimulent les récepteurs olfactifs et les récepteurs gustatifs, mais tous participent à l’appréciation du goût des aliments. Aussi, la perte du goût ne provoque pas une perte de la sensibilité de la langue. En cas de perte de gustation pour une raison neurologique par exemple, la langue reste sensible à la pression, à la douleur, etc. Ce sont des fibres nerveuses différentes. »

La perte de ce sens doit-elle être considérée comme une sonnette d’alarme?
« Dans certaines pathologies neurologiques, des atteintes au niveau des nerfs peuvent provoquer une perte de goût. Une tumeur de l’hippocampe, par exemple, située dans le lobe pariétal où se situe la zone du goût, ou une lésion au niveau du cortex pariétal où se situe l’interprétation consciente du goût. Mais c’est rarissime. Certains cas de paralysie faciale peuvent aussi s’accompagner d’agueusie. Le plus souvent, ce sont des maladies comme le diabète ou la mycose chronique en bouche, ou encore des carences en vitamines et en minéraux qui provoquent une altération du goût. Ce symptôme vaut donc la peine d’être signalé lors des visites médicales, afin d’aider le médecin à poser son diagnostic. »

Existe-t-il des remèdes pour lutter contre la perte de ce sens?
« Le remède de la perte du goût est le traitement de la cause. Une perte de goût sans cause connue ou déterminée n’existe pas. Elle est toujours le symptôme de quelque chose. Malheureusement, si elle peut être expliquée, la perte de goût ne peut pas toujours être traitée. Seule une bonne hygiène de vie et l’absence de tabac permettent de préserver au mieux le sens du goût. Mais rien ne peut, par exemple, ralentir la perte des bourgeons gustatifs liée à l’âge. Notons cependant que, des cinq sens, le goût est le moins fréquemment atteint. Ou peut-être les patients s’en plaignent moins souvent parce que l’agueusie est un trouble assez discret, ou qu’ils apprennent à vivre avec elle plus facilement qu’avec la perte d’un autre sens. »

 

Pr. Naima Deggouj Médecin spécialiste en oto-rhino-laryngologie (ORL)

La perte du sens qui relève de votre spécialité peut-elle engendrer d’autres difficultés de perception?
« Perdre l’audition compromet la communication orale. Chez l’enfant, les surdités neurosensorielles causent des problèmes de codage qui ont un impact sur le développement de la langue orale. Le développement cognitif diffère aussi selon qu’il y ait ou non audition. De plus, un tiers à la moitié des enfants qui ont une surdité profonde de naissance souffrent d’une atteinte du vestibule (partie postérieure de l’oreille interne, ndlr.), qui contrôle l’équilibre physique et la stabilité visuelle. L’enfant peine alors à contrôler sa posture, à tenir la tête, à s’asseoir et à marcher. Cela aggrave les difficultés car, pour percevoir la langue, il faut regarder la personne. À l’école, il éprouve des difficultés d’apprentissage en raison d’un mauvais contrôle de la vision dynamique. »

La perte de ce sens doit-elle être considérée comme une sonnette d’alarme?
« À tout âge, les problèmes d’audition entraînent des difficultés communicationnelles,  émotionnelles et sociales. Si, soudainement, on a l’impression que les gens autour de nous n’articulent plus, c’est souvent parce qu’on commence à avoir une presbyacousie: une difficulté à percevoir les fréquences aiguës. Les premiers signes sont généralement une diminution des capacités auditives dans le bruit. Chez l’enfant, un retard  de langage ou des troubles du comportement peuvent alerter. Il faut aussi vérifier l’audition si l’enfant présente des traits autistiques. Les traits vont être plus marqués s’il entend moins bien et, chez l’enfant autiste, la prise en charge est plus compliquée en cas de problèmes auditifs. »

Existe-t-il des remèdes pour lutter contre la perte de ce sens?
« Le premier remède est la prévention. Une des causes de nombreux problèmes auditifs chez les jeunes est l’environnement sonore. Il provoque des pertes d’audition mais aussi, et c’est bien plus fréquent et handicapant, des acouphènes. Il faut vraiment sensibiliser la population à protéger ses oreilles lorsqu’elle s’expose à de fortes intensités sonores, en mettant des bouchons lors des concerts par exemple. En cas de problème d’oreille interne, le recours à un appareil auditif ou, dans certains cas, à un implant cochléaire est possible. Pour l’oreille externe et moyenne, on corrige le plus souvent le problème par la chirurgie ou, si cette dernière n’est pas envisageable, par un appareillage auditif. »