Depuis 15 ans, la Plate-Forme Prévention Sida réalise et diffuse des outils et des campagnes de prévention. Rencontre avec son directeur et fondateur, Thierry Martin, pour faire le point sur la situation en Belgique.

Quelles sont les statistiques à propos du sida en Belgique?
« La situation reste inquiétante, même si ces quatre dernières années, on constate une diminution du nombre de cas atteints par le VIH. Les chiffres restent toutefois élevés: en 2016, on a dépisté 915 séropositifs, soit près de 3 personnes par jour. En 2012, c’était 1222. À titre de comparaison, en 1996, il y en avait 692. À côté de ça, les autres infections sexuellement transmissibles (IST), comme la gonorrhée, la chlamydia et la syphilis, sont en importante augmentation. Or, avoir une IST, c’est une porte d’entrée pour les autres IST dont le VIH. Cette hausse s’explique notamment par le fait qu’on n’incite plus à se dépister pour les autres IST. Plus on dépiste, plus on en trouve. Les publics prioritaires en termes de VIH sont les personnes originaires d’Afrique subsaharienne et la communauté masculine homosexuelle. En Belgique, environ 16 000 personnes étaient suivies médicalement dans des centres de référence sida en 2015. »

Quelles sont les évolutions que vous constatez?
« Le cas de dépistage tardif augmente, cette catégorie représente 35 % des patients atteints du VIH. Il s’agit de personnes qui sont infectées, ne le savent pas et contaminent d’autres personnes si elles n’utilisent pas systématiquement le préservatif. Si vous n’êtes pas traité, votre charge virale va être élevée, ce qui augmente le taux de transmission du virus. Grâce au traitement, on arrive à faire en sorte que la charge virale devienne indétectable. Les personnes vivant avec le VIH ne transmettent plus le virus, c’est une nouvelle très importante que le grand public ne connaît pas forcément. »

 

Il existe dorénavant des traitements pré-exposition

 

Comment organisez-vous la prévention?
« Nous sommes dans un nouveau modèle. Avant, le message principal était: « utiliser le préservatif ». Cela reste essentiel, mais le dépistage a gagné en importance. Si je sais que je suis séropositif, je vais me soigner. En prenant le traitement, la personne séropositive pourra faire l’amour sans préservatif. Les femmes séropositives pourront aussi avoir un enfant sans que ce dernier n’ait le virus. Mais à plusieurs conditions: savoir qu’on est séropositif, prendre correctement son traitement et attendre entre 3 et 6 mois de traitement avant que la charge virale ne devienne indétectable. La prévention, ça passe également par les circuits scolaires. En 2012, la circulaire sur l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (EVRAS) a été adoptée. Elle est un plus, mais n’est pas mise en place dans toutes les écoles. Souvent, cela dure seulement deux heures et le contenu n’est pas défini. Il y a des écoles qui le font depuis très longtemps d’elles-mêmes, et c’est très bien, mais il y en a toujours d’autres qui refusent. Nous collaborons néanmoins avec les centres PMS et les plannings familiaux en leur fournissant notre expertise sur le VIH ainsi que des brochures et des outils ludiques. »

Quels sont les mythes autour du sida?
« Certains pensent que ça n’existe pas et disent: “C’est une création des entreprises pharmaceutiques pour se faire de l’argent sur notre dos.” Quand on va sur le terrain, on nous dit parfois qu’on peut attraper le VIH par une piqûre de moustique. Il y a toujours des gens qui pensent qu’on peut attraper le VIH en buvant dans le verre d’une personne atteinte. D’où l’importance de rappeler aux jeunes générations comment le virus du VIH se transmet: le sang, le sperme, le liquide séminal, les sécrétions vaginales, le lait maternel. »

 

L’enjeu maintenant, c’est de réduire la comorbidité, le nombre de maladies que vous pouvez attraper en vieillissant

 

Quelles sont les avancées en matière de traitement?
« Imaginons qu’un jour je n’ai pas eu de rapports protégés, je peux prendre le lendemain un traitement d’urgence qui peut empêcher une éventuelle contamination. Cela s’appelle le traitement post-exposition. Il s’agit d’une trithérapie qu’il faut prendre pendant 1 mois, ça coûte 800 euros et c’est remboursé par la sécurité sociale. Ce n’est pas réservé à tout le monde, le médecin va établir une analyse des risques. Il existe également le traitement pré-exposition: ce traitement est destiné aux personnes séronégatives. Elles vont prendre un traitement pour empêcher qu’elles soient infectées. Il y a 3-4 ans, on se demandait un peu ce que c’était, on se disait qu’il fallait de toute façon mieux utiliser le préservatif. Maintenant, on se rend compte d’après les statistiques que ça marche. Au niveau budgétaire, c’est aussi efficace. Il y a des gens qui n’utilisent pas le préservatif et ont de multiples relations à risque. S’ils prennent ce traitement, ils ne devront ainsi pas prendre de traitements à vie. Depuis le 1er juin, c’est remboursé. La Belgique est l’un des rares pays européens à le faire. Ça coûte cher aussi: entre 500 et 800 euros. Ce type de traitement est également réservé aux personnes à haut risque. Ça vous protège contre le VIH, mais pas contre les autres IST. »

Quels sont les enjeux pour l’avenir?
« Les traitements génériques vont arriver sur le marché l’année prochaine. Les coûts du traitement vont donc diminuer. Les entreprises pharmaceutiques essaient de modifier leur traitement en proposant tout le temps des nouveaux pour être efficaces. Jusqu’en 1995, les séropositifs prenaient 10 à 20 pilules dans le cadre de leur trithérapie. C’était très lourd. Maintenant, on arrive à combiner les effets, il n’y a plus qu’une ou deux pilules. L’enjeu actuellement, c’est de réduire la comorbidité, le nombre de maladies que vous pouvez attraper en vieillissant. Pour les séropositifs, cela se manifesterait beaucoup plus vite que dans le reste de la population. Même si les traitements sont plus efficaces, il semblerait qu’il accélère la fragilisation des os. Le vaccin demeure également un enjeu pour pouvoir un jour arriver à éliminer ce virus. Au niveau des recherches, on ferme des portes pour l’instant: on remarque que certaines choses ne fonctionnent pas. La majorité des recherches se concentrent sur le traitement des personnes vivant avec le VIH. D’ici peu, on pourra peut-être avoir des patchs ou des injections

Si Thierry Martin n’était pas devenu directeur de la Plate-Forme Prévention Sida, il serait…
« …installé en Thaïlande et offrant son expertise au développement de projets de prévention et de lutte contre le VIH en Asie.  En effet, l’Asie est une passion pour moi et j’aimerais beaucoup m’installer là-bas. »